*En référence au terme donné par Emma Bigé dans son ouvrage Mouvementements.

Par Magali B Darier

Somactivisme et yoga : penser une pratique corporelle engagée

Alors que le yoga est souvent présenté dans les médias et dans certains studios comme une pratique de bien-être, de remise en forme ou de relaxation, une lecture plus conceptuelle relie cette discipline à des mouvements de pensée corporelle et politique bien plus profonds. Le somactivisme, terme actuellement discuté dans les études critiques du corps et de la danse contemporaines, propose de penser les pratiques corporelles; y compris le yoga; comme des espaces d’expérience incarnée à même de transformer notre rapport au monde.

Du somatique au somactivisme

Historiquement, le terme somatics a été développé à la fin du XXᵉ siècle pour désigner un ensemble de pratiques et de recherches centrées sur le corps vécu de l’intérieur, plutôt que sur le corps comme simple objet mécanique ou médical. Il s’agit de mettre l’attention sur l’expérience intérieure, la perception sensorielle et l’intégration neuro-corporelle. Cette approche, veut réconcilier mouvement, conscience et sensibilité.

Dans une perspective contemporaine, le mot somactivisme se déploie dans les études critiques autour de la danse et du mouvement pour désigner l’idée que la conscience corporelle peut être une forme d’action, de résistance et de transformation sociale. Cette conceptualisation est notamment explorée par Emma Bigé, philosophe, traductrice et chercheuse française, dans son ouvrage Mouvementements. Écopolitiques de la danse (2023), où elle articule des pratiques corporelles et somatiques avec des engagements écologiques, politiques et relationnels.

Dans ce livre, Emma Bigé s’intéresse à la manière dont certaines pratiques du mouvement, notamment la danse improvisée et les approches somatiques, permettent de décentrer la notion d’individu souverain pour penser des relations d’interdépendance, de sensibilité partagée et de gestes collectifs. Elle nomme ces dynamiques somactivismes lorsqu’elles deviennent des formes d’attentions militantes à la vie, aux relations et à l’environnement, au-delà des logiques individualistes ou performatives habituelles.

Yoga et somactivisme : convergences politiques et corporelles

Contrairement à une vision purement esthétique ou utilitaire du yoga, une lecture somactiviste met l’accent sur plusieurs axes :

Le corps vécu et expérience incarnée

Le somactivisme invite à considérer le corps non pas comme un objet à transformer, mais comme un sujet d’expérience et de savoir. Dans le yoga, cela implique d’écouter les ressentis corporels, d’ajuster la pratique à partir de ce qui est perçu intérieurement, et de questionner les mécanismes de performance, d’optimisation de soi, imposés par la culture dominante.

Une pratique réflexive plutôt que performative

En yoga, comme dans les pratiques somatiques et dans certaines formes de danse, devient un lieu de conscience active : observer sans juger, ressentir plutôt que contrôler, aller à la rencontre de ses limites pour les accepter et les respecter.

Cela rejoint l’idée somactiviste selon laquelle l’attention portée au mouvement et à la sensation est déjà un geste politique, car elle contredit les injonctions sociales à l’efficacité, à la productivité et à la performance.

Interdépendance et transformation sociale

Pour Bigé, somactivismes ne sont pas seulement des pratiques individuelles : ils explorent comment « ce n’est pas moi qui bouge, c’est nous » — c’est-à-dire comment les mouvements, les gestes et les expériences corporelles émergent dans des relations, entre les corps, avec l’environnement, avec les autres formes vivantes et le monde social.

Penser un yoga qui s’ancre dans la conscience écologique, l’inclusion corporelle, la critique des normes de la forme et du genre, et de l’engagement collectif.

Des études reprennent l’idée de somactivisme comme une attention militante portée au vivant, aux relations et à l’interdépendance des corps et des environnements. Des travaux plus spécialisés en somatique et en philosophie du mouvement explorent les dimensions neuro-corporelles et phénoménologiques de l’expérience sensori-motrice, qui peuvent être mobilisés pour penser la pratique du yoga de manière réflexive. Le somactivisme appliqué au yoga propose une lecture engagée, réflexive et collective de la pratique corporelle. Il nous invite à questionner les approches du yoga centrée sur la performance ou le bien-être individuel pour intégrer : une écologie sensible du corps. Un yoga vivant qui ne se résume pas qu’aux postures , mais qui offre un espace d’expérimentations vivantes, transformatrices, dans la relation avec l’individu, le collectif et l’ environnement.

J’ose espérer une révolution somactiviste qui utilise  » *la tendresse comme vandalisme  » (*Emma Bigé )